Groenland, une justice à l'épreuve de la société

Groenland, une justice à l’épreuve de la société

 

Inaugurée en Juin 2019, la nouvelle prison moderne de Nuuk se veut une « institution humaine » basée sur la réinsertion, comme le prévoit le code criminel groenlandais, unique au monde. Mais la grave crise sociale qui touche la majorité des 56 000 âmes de l’île met à mal un système déjà fragilisé par les changements de mode de vie de ces dernières décennies.

 

Timmy O Zeeb s’apprête à ressortir. Comme presque chaque soir après sa longue journée de travail au port. Dans sa chambre au sous-sol, il enfile à la hâte une tenue présentable pour aller retrouver sa femme et sa fille de cinq ans dans leur appartement de Nuussuaq, en banlieue de Nuuk.

Au rez-de-chaussée, on fait les cent pas dans la salle commune aseptisée qui accueille une large cuisine fonctionnelle et sa batterie de couteaux. Pour accélérer le temps, on joue au ping pong. De la petite télévision murale s’échappent les sonorités éraillées de Louis Armstrong et de sa vie en rose avant l’heure de prise d’antenne quotidienne de la radio-télévision publique. Des jeux de sociétés trainent dans un coin oublié près de la baie vitrée.

L’horloge en plastique beige annonce 17h19. La nuit s’est installée depuis longtemps. Les détenus se préparent pour profiter de leurs trois heures hors les murs.

À trente ans, Timmy a déjà passé un tiers de sa vie en prison ouverte, multipliant les condamnations pour violence ou trafic de haschisch. La police le considère comme l’un des plus gros dealer de cannabis de Nuuk, un titre qu’il réfute ardemment. Le colosse se dit prêt à se construire une nouvelle vie, rangée, apaisée, dès sa sortie dans quelques mois. Même si sa réputation d’homme le plus respecté - et redouté - de la capitale groenlandaise et son surnom de « boss » ne sont pas pour lui déplaire.

 

Réinsérer plutôt que punir

 

Au Groenland, depuis la mise en place en 1954 d’un code criminel unique au monde élaboré par des juristes danois dans l’esprit universaliste de leur temps, on ne punit pas le délinquant, on travaille à sa réinsertion dans la société. À l’époque, un chasseur devait continuer à subvenir aux besoins de son village malgré sa pénitence, et il était inconcevable de priver une petite communauté de son meilleur pêcheur sous prétexte qu’il aurait tué quelqu’un. Toutes les forces vives comptent quand on est peu nombreux, question de survie. Le condamné était libre de pratiquer son activité en journée mais rentrait dormir en prison le soir. Une règle toujours en vigueur pour une majorité de détenus. De nos jours, l’attribution d’une peine, à la libre appréciation du juge, dépend avant tout de la personnalité, de l’histoire et du passif judiciaire de l'inculpé; dans la loi, aucune sentence n’est directement associée à un crime. Et le vocabulaire de suivre : les prisons sont des « institutions » dans lesquelles les détenus possèdent la clé de leur « chambre » qu’ils peuvent quitter dans la journée pour exercer leur métier en ville ou pour profiter de leurs proches à heures fixes. L’objectif affiché : préparer leur retour à la vie normale. 

Aujourd’hui, ce modèle de justice ambitieux, pragmatique et compréhensif est mis à rude épreuve, dans une société transformée, en proie à de graves problèmes sociaux et à une crise identitaire marquée par un désir d’indépendance.

 

« Fans de Star Wars »

 

Nichée aux confins de la capitale au terme d’une route sans issue, dans un écrin de nature entre fjord et montagnes, à deux kilomètres de l’aéroport et des pistes de ski, la nouvelle « institution » ultra-moderne ouverte en juin 2019 se veut, selon ses concepteurs et instigateurs, la prison « humaine » idéale. Depuis leurs fenêtres sans barreaux, les détenus contemplent l’apaisant ballet des cétacés et des icebergs dans les eaux glacées embrassant le Sermitsiaq, la montagne emblématique de la région. Une lucarne thérapeutique pour Groenlandais en mal du pays. Et peut-être un moyen d’isoler les parias d’une société plus individualiste, en perte de repères et moins encline à la solidarité collective.

Un oeil sur les écrans de la salle de vidéosurveillance, Torsten Kjaer Jespersen, le débonnaire directeur arrivé fin novembre de la vieille prison d’Hersted Vester à Copenhague, tonne, un tantinet moqueur : « on ne manque pas de sécurité ici ! ». Pour accéder aux différentes unités, badges et digicodes sont nécessaires, et en hiver, la déneigeuse est indispensable pour franchir les clôtures grillagées qui entourent les bâtiments en tôle de zinc et béton armé. « Les architectes devaient être fans de Star Wars ! » plaisante Marc, l’un des jeunes gardiens, tandis que ses collègues scrutent les allées et venues des prisonniers depuis le poste de contrôle à l’entrée du bâtiment principal. Les heures passent lentement dans les bocaux de verre, et l’on tue le temps sur l’ordinateur en écoutant les concerts de Stevie Ray Vaughan.

Dotée d’un secteur fermé bordé d’un long mur d’enceinte, une première au Groenland, la nouvelle institution accueille les détenus à durée indéterminée : les longues peines dites « illimitées » (dont la libération est étudiée tous les deux ans), jugées dangereuses, auparavant déportées à Copenhague faute d’infrastructures adaptées; et les prévenus sous le coup d’une enquête de police qui passent parfois plusieurs années enfermés à attendre leur procès supposé. Le système se rapproche des standards carcéraux européens : les prisonniers ne bénéficient pas des droits et libertés de leurs voisins du secteur ouvert, de l’autre côté du mur.

« Bienvenue en colonie de vacances ! » ironise Nikolaj Hendriksen, un danois de 30 ans qui réside en section ouverte pour avoir poignardé un homme suspecté d’avoir violé sa petite-amie. L’unité des hommes, sans caméras ni surveillants, ouverte en journée, profite, en théorie, de la mission de réinsertion prévue par le code criminel. Les gardiens, non armés, ont le devoir de passer du temps à discuter avec les détenus, à écouter leurs revendications et les aider à trouver un emploi. Jouer aux cartes avec eux est même recommandé. Mais à l’épreuve des faits, seules les femmes, logées dans un bâtiment distinct, bénéficient de cette proximité. Kristian-Peter, un jeune homme taciturne de vingt-huit ans, a inauguré le lieu : « on se sent abandonné ici, jamais un gardien ne passe nous voir. Nous ne communiquons avec eux que par l’interphone. Cet endroit est censé être un lieu de transition pour nous préparer à la vie dehors, mais nous ne sommes pas accompagnés ». Une colère sourde partagée par les douze détenus de l’aile ouverte dont beaucoup regrettent l’ancienne prison du centre-ville, certes vétuste et surpeuplée mais au coeur de la société, à quelques minutes à peine des activités. « Désormais, il faut marcher plus d’une heure et dès qu’il neige, nous sommes bloqués ! ». Le vide et l’ennui ont pris possession du lieu. Les journées sont lourdes de sommeil, conséquence des nuits agitées sur les consoles de jeux. Parmi les occupants, trois seulement ont un travail à l’extérieur et peuvent sortir à leur guise accomplir leur activité. Pour les autres, la vie est monotone, insipide, démesurément isolée.

 

Pensées noires

 

Ce soir-là, Peter Nikodemussen avait trop bu. Quarante bières, deux bouteilles de vin, une autre de Jägermeister. Beaucoup trop bu. « J’ai tué ma femme ».

Devant le portrait de la mère de ses cinq enfants posé sur l’étagère de sa petite chambre entre sa bible et une petite pendule aux angelots, l’homme de quarante-neuf ans se perd dans ses pensées. Des pensées noires, mélancoliques, qui inquiètent le personnel pénitentiaire. « Il y a tant d’histoires de gens qui se réveillent le matin et apprennent qu’ils ont commis un crime la veille mais ne s’en souviennent pas » s’émeut Niina Petersen, la jeune psychologue du secteur fermé de la prison. L’alcool décime le pays.

Il est maintenant 18h et Peter, vêtu de son anorak vert, quitte la prison pour une longue marche dans la nuit polaire, direction le quartier de Manngua. En chemin, il s’arrête dans une supérette, y achète bonbons et barres chocolatées. Il arrive finalement devant une jolie maison en bois bleu d’un quartier résidentiel cossu. À la fenêtre, une femme s’affaire au repas. Il pousse la porte d’entrée et s’arrête au seuil du salon. Il n’ira pas plus loin. Un jeune garçon de douze ans quitte son assiette et vient machinalement à sa rencontre. Peter se penche pour l’embrasser tendrement sur la joue. Les bras ballants, l’enfant se laisse faire, sans offrir de baiser en retour. À son habitude, il reçoit les friandises tandis que son père lui montre déjà les nouveaux gants en poils de phoques qu’il vient de confectionner. Le petit esquisse un sourire. Il faut repartir. Un dernier baiser à son garçon et l’homme le laisse à sa famille d’adoption. Dans la neige près de la maison, il écrit son nom, Nuka.

 

Le fléau

 

 « 99% des crimes dans le pays se produisent sous l’emprise de l’alcool » affirme Naaja Nathanielsen, la directrice générale du service de probation du Groenland, quand meurtres, viols et suicides émaillent régulièrement les pages des journaux. Un désastre national que les gouvernements successifs ne semblent pas suffisamment mesurer. On impose un rideau devant les rayons des spiritueux dans les commerces, on interdit la publicité, mais les lobbies font pression et ces solutions cosmétiques sont abandonnées. L’augmentation du prix des boissons n’a pas permis d’enrayer le fléau. Dans certaines entreprises, on paye les loyers et les factures des employés, déduits de leurs salaires, pour s’assurer que l’argent ne sera pas totalement dissous dans les vapeurs d’alcool. Dans d’autres, pour lutter contre l’absentéisme lié à l’ivresse, on offre des primes à ceux qui viennent travailler régulièrement.

 

Selon Annemette Nyborg Lauritsen, chercheuse à l’université de Nuuk, « un tiers des détenus actuels a été victime d’agressions sexuelles, de viols ou de violences familiales dans l’enfance » *, et nombreux sont ceux qui, pour oublier leurs malheurs, sombrent dès le plus jeune âge dans la consommation d’alcool et de cannabis - certains bien avant dix ans - à l’image de leurs parents et de leur fratrie avant eux. La suite n’est qu’un enchaînement de tragédies. Les cimetières se remplissent de trop d’enfants, la société toute entière est meurtrie. « Je connais plus de personnes avec des addictions que de personnes saines… Je hais l’alcool ! » fulmine Kristian-Peter, assis en tailleur sur le plan de travail de la cuisine de la prison.

 

Les jeunes entre 18 et 30 ans, au passé souvent lourd, constituent désormais l’essentiel de l’effectif carcéral. « Quand j’ai commencé le métier, nous avions, en institution, des hommes d’un certain âge, très calmes, et beaucoup avaient une profession. Ils étaient là souvent pour des faits de violence. » se remémore Bodil Davidsen, cheffe de la section ouverte de la nouvelle prison. « Vingt ans plus tard, nous avons surtout des jeunes désoeuvrés, sans logement, déboussolés, anxieux et en colère, en détention pour trafic de cannabis ou pour vols à répétition». Les drogues dures telles que la cocaïne ou les amphétamines n’ont jamais réussi à s’implanter au Groenland, chacun ayant conscience des effets dévastateurs qu’elles pourraient avoir sur une si petite communauté déjà abîmée par la surconsommation d’alcool. La vente de haschisch en revanche se présente pour beaucoup comme la solution miracle contre la précarité galopante : un kilo de cannabis se vend environ 250 000 kr  (33 500 €) dans la capitale contre 35 000 kr (4 700 €) au Danemark. Le trafic est bien installé entre Copenhague et Nuuk, avec une clientèle grandissante, et certains détenus confessent qu’ils retourneront aux affaires dès leur sortie de prison, aucun métier ne pouvant leur offrir autant d’argent en si peu de temps. Et de l’argent, il en faut pour espérer vivre à Nuuk.

 

Petit dragon arctique

 

Accessible uniquement par voie aérienne ou maritime, la capitale, en pleine expansion dans son espace géographique restreint, est une ville globale, une ville « primatiale » qui se rêve en petit dragon arctique. Elle concentre près d’un tiers de la population groenlandaise, une grande part de l’activité économique du pays, l’ensemble des administrations et des instances gouvernementales. Ainsi, Nuuk attire naturellement les aventureux des autres régions de l’île, ceux qui cherchent un emploi, ceux qui viennent étudier, ceux qui fuient leur famille violente, ceux qui espèrent faire fortune avec le haschisch. Un flux continu de néo-arrivants depuis les relocalisations forcées des années 1960 et l’extinction programmée de la plupart des villages côtiers.

 

« Citoyens de seconde classe »

 

Mais le marché de l’emploi nuukois se heurte aux faibles qualifications d’une grande partie des habitants. D’après l’institut Statistics Greenland **, seul un élève sur sept poursuit ses études dans l'enseignement supérieur. La plupart quitte l’école à l’issue de la période obligatoire, à l’âge de 16 ans, dans un contexte familial souvent difficile. Les métiers de la pêche restent très lucratifs, surtout en mer, et la demande est constante, mais la pénibilité des tâches a vite fait de décourager les moins solides. Les petits boulots et les travaux saisonniers fleurissent, le trafic de cannabis aussi, et la polarisation entre les plus riches et les plus pauvres s’accroit. Un écart qui, au sein de la population, exacerbe l’impression de disparité et d’injustice liées aux origines : « Avec les Danois, on se sent des citoyens de seconde classe. Les meilleurs emplois leurs sont réservés, parce qu’ils sont plus éduqués que nous, Groenlandais. » tempête Kristian-Peter, tandis qu’à compétence égale, le choix se porte souvent sur des postulants scandinaves venus du continent. « La majorité des grandes entreprises sont détenues par des Danois qui préfèrent payer plus cher et faire venir l’un des leurs pour quelques mois, tous frais payés, plutôt que de nous embaucher, nous » regrette, amèrement, Kaj Holm, un Groenlandais expert en explosif qui habite dans un container aménagé près du port, faute de trouver du travail dans son domaine.

Ce sentiment d’infériorité à l’égard des ressortissants de la ‘nation-mère’ et le comportement parfois paternaliste de ces derniers envers les autochtones n’ont eu de cesse d’influencer les rapports entre les deux peuples au cours des trois cents ans de colonisation, sur fond de méfiance partagée et de cohabitation distante. La mise en place à marche forcée d’un système de société danois, éloigné du mode de vie originel des Groenlandais, a bouleversé en profondeur les codes de la communauté inuit. D’aucuns déduisent que les problèmes actuels découlent de ces changements radicaux. Mais depuis l’autonomie du territoire en 1979 et l’élargissement de ses pouvoirs en 2009, les gouvernements groenlandais ont aussi négligé le bien-être de leur peuple, trop occupés aux perspectives et enjeux d’une hypothétique souveraineté.

 

Un coin de canapé

 

Dans ce marasme social, la pénurie de logements couplée aux tarifs locatifs exorbitants amplifie la misère dans la capitale. Lors de sa sortie dominicale, Michael Pivat, détenu de la prison ouverte, passe son temps avec son frère et son ami, Appollo Møller. Au milieu des volutes de marijuana, ce dernier témoigne : « Je suis venu à Nuuk pour travailler. L’hiver, je suis à l’usine de conditionnement des poissons, et je passe la belle saison sur un chalutier. Je travaille comme un fou, je gagne au minimum 20 000 kr par mois (environ 2700 €), mais malgré ça, je dois dormir dans l’abri des sdf en ville car je n’ai pas assez pour me payer un toit ». Le salaire peut paraître élevé, mais les prix à la consommation sont ici en moyenne 25 % plus élevés qu’au Danemark. Et les loyers en ville hors d’atteinte de la plupart des gens. En outre, il faut attendre vingt à trente ans pour accéder au parc locatif communal tant la demande croissante surpasse l’offre restreinte.  Conséquence de cette crise, le nombre de sans-logis en ville a explosé depuis les années 1990, et chacun se débrouille comme il peut pour éviter la rudesse hivernale, sur un bout du canapé d’un oncle, d’un ami, ou en retournant en prison à l’occasion d’une récidive opportune.

 

« De l’argent et un toit »

 

Louis est l’un d’eux. Dans une semaine, il sera libéré et retrouvera la rue, à la recherche d’un emploi. D’ici là, il travaille au déneigement quotidien de l’institution, tel Sisyphe, sans relâche. « Le travail, c’est ma thérapie » profère-t-il entre deux pelletées. « Je comprends que des jeunes sans-abri cherchent à venir en prison ouverte. Ici, tu reçois 1100 kr d’argent de poche par semaine alors que la commune n’offre que 1300 kr par mois pour les plus démunis. De l’argent et un toit, le calcul est vite fait ». Une situation kafkaïenne que personne ne dément au service de probation. L’institution, dont la mission est d’encourager les détenus à recréer du lien social en les aidant à chercher logement et emploi à l’extérieur, s’en trouve malgré elle pourvoyeuse en son sein. Mais là est peut-être la seule assistance qu’elle puisse offrir, souffrant elle-même des effets de la crise sociale.

 

Le service pénitentiaire peine en effet à recruter du personnel compétent, en raison des bas salaires proposés et du faible niveau d’éducation d’une grande partie de la population qui ne maitrise pas assez  le danois, la langue de l’administration. Ainsi, sur une trentaine de gardiens d’une prison qui devrait en accueillir quarante huit, la moitié est en formation en alternance et pour l’heure inadaptée au milieu carcéral dans lequel elle travaille pourtant déjà. « On les prend dans la rue et on les met directement au boulot » ironise, non sans lassitude, le directeur, Torsten Kjaer Jespersen. La pénurie de gardiens pèse lourd sur l’organisation globale; la sécurité de l’établissement est menacée, certaines unités ont déjà fermé, presqu’aucune activité n’est dispensée, la réinsertion est une chimère.

« Les jeunes détenus n’ont aucun repère sur lequel s’appuyer pour se construire un avenir meilleur. Beaucoup n’ont jamais travaillé et peu ont un chez soi, condition préalable à un démarrage serein dans la vie. Ils ont besoin d’un accompagnement solide et professionnel s’ils veulent espérer s’intégrer à la société, mais cette prison ne peut leur offrir cette aide, faute de ressources suffisantes et de savoir-faire. Les gardiens n’ont pas les compétences nécessaires. » déplore Jørn Birk Nielsen, psychologue dans la section fermée de l’institution. Les travailleurs sociaux de la prison sont dépassés par l’ampleur de la tâche, les prisonniers livrés à eux-mêmes, entre fjord et montagnes; « les obstacles sont trop nombreux, on se décourage ». Kristian-Peter craque. 

 

« Foutu aéroport ! »

 

Si, en prison, la resocialisation est un échec, elle continue d’avoir ses adeptes dans la société civile. Bo Kristiansen, cinquante-huit ans, a monté son entreprise de réparations de bateaux il y a quatre ans, « en partant de zéro » aime-t-il répéter. Aujourd’hui, trois employés l’aident au quotidien sur le port de Nuuk, dont Timmy O Zeeb. 

Dans la salle des machines de l’Avataq, le fleuron de la flotte chalutière de Royal Greenland à peine sorti des chantiers navals et déjà bloqué à quai pour une panne de générateur, Bo et Timmy s’échinent à comprendre le fonctionnement de l’ogre. Au bout de quatre heures et après un diagnostic circonstancié, Timmy plie genou pour permettre à son patron de monter sur son dos. La scène est cocasse, mais l’employé prend son rôle au sérieux. L’attelage atypique remonte lentement les escaliers abrupts du navire jusqu’à la terre ferme en prenant soin d’éviter les plaques de glace.

« Timmy est travailleur, il a beaucoup de potentiel. C’est très difficile de trouver des gens compétents au Groenland. Je suis en train de le former et j’espère qu’à terme il reprendra le garage. C’était un mauvais garçon mais maintenant il se bat pour s’améliorer. C’est important de donner une seconde chance aux délinquants, de leur faire confiance. En prison, ils moisissent ! ». Campé sur ses deux béquilles, appuyé sur son seul genou valide, le regard grave, Bo Kristiansen devise : « Les jeunes manquent d’éducation, ils sont paumés. Tout s’est développé si vite, les gens n’ont pas eu le temps de s’adapter à ce nouveau système. Le gouvernement ferait mieux d’améliorer les hôpitaux, les écoles et de créer des logements plutôt que d’investir des milliards dans ce foutu nouvel aéroport », un projet censé appâter touristes et investisseurs étrangers. Un constat que dresse également Steven Arnfjord, chercheur à l’université de Nuuk : « Il est urgent de développer une politique sociale globale pour le pays ! ». 

 

Pour l’heure, le gouvernement groenlandais semble avoir d’autres priorités, obnubilé par la volonté de s’émanciper de la tutelle danoise. Mais alors que de nombreux Groenlandais quittent leur île dans l’espoir d’autres lendemains, certaines voix dissonantes s’élèvent dans la classe politique locale, à l’instar d’Aaja Chemnitz Larsen, députée du parti indépendantiste Inuit Ataqatigiit au parlement danois, qui déclarait en décembre 2019 dans le quotidien national Sermitsiaq : « il faut à présent consacrer 90 % de notre temps au bien-être des Groenlandais et seulement 10 % à l’indépendance ». Un début de prise de conscience qui doit encore faire son chemin. Un premier pas, peut-être, vers une nouvelle société inuit.

 

* Annemette Nyborg Lauritsen, lettre d’information du European Group for the study of deviance and social control, Novembre 2017.

** Greenland in figures 2019, par Statistics Greenland

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